Nous ne nous reverrons jamais
Música : Juan D’Arienzo – Letra : Carlos Waiss
Traduction : Michel Brégeon
Relámpago de luz, | Eclair de lumière |
forjé en mi vida gris | Je t’ai gravé dans ma triste vie |
tan pronto te perdí, ¿por qué? | Si vite, je t’ai perdu, pourquoi ? |
Cansado de rodar y rodar | Fatigué d’errer encore et encore |
tu camino seguí sin poderte encontrar. | J’ai suivi ton chemin sans pouvoir te trouver. |
Mis pobres ojos ciegos van buscando, | Mes pauvres yeux aveugles cherchent, |
van llorando entre las sombras | En pleurant parmi les ombres |
que te nombran y te nombran. | Qui disent et redisent ton nom. |
Relámpago de luz | Éclair de lumière |
y luego nada más, | Et ensuite plus rien |
que el peso de mi enorme cruz. | Seul le poids de mon énorme croix. |
Hay un ansia que en mi pecho | Il y a une douleur dans ma poitrine |
me dice con angustia, | Qui me dit avec angoisse |
es la frase que martilla: | Cette phrase toujours martelée : |
« No nos veremos nunca ». | ‘’Jamais, nous ne nous reverrons ‘’ |
Es el saber que en mi suerte | C’est savoir que dans mon destin |
un silencio que es la muerte | Un silence de mort |
me contesta del ayer. | Me répond du passé. |
Es el eco que en la noche | C’est l’écho qui dans la nuit |
repite en la penumbra, | Répète dans la pénombre, |
con acento de reproche: | Avec un accent de reproche : |
« No nos veremos nunca ». | ‘’Jamais, nous ne nous reverrons ‘’ |
Es el pasado miedoso | C’est le passé lâche |
que al volver | Qui en revenant |
me va diciendo: « ¡Se fue! » | Vient me dire : ’’ elle est partie ! ’’ |
Version 1944 : orchestre : Juan D’Arienzo – Chant : Alberto Echagüe
L’histoire
No nos veremos nunca (Nous ne nous reverrons jamais) est un tango composé en 1944 par Juan D’Arienzo lui-même, avec des paroles de Carlos Waiss marquant leur première collaboration.
Il évoque une séparation irréversible et la souffrance qu’elle engendre. À travers des paroles chargées d’émotion, il traduit le tourment de celui qui pleure un être cher, oscillant entre espoir vain et résignation. Le narrateur exprime la douleur d’une absence définitive, tandis que la mélodie empreinte de mélancolie accentue la certitude d’un adieu sans retour.
Le récit s’appuie sur des images poignantes qui renforcent son intensité émotionnelle. Les
premières paroles Relámpago de luz (éclair de lumière) représente un bref instant de clarté ou de souvenir, aussitôt englouti par l’obscurité du réel, reflétant ainsi la douleur de l’absence irréversible.
Des expressions comme mis pobres ojos ciegos van buscando (mes pauvres yeux aveugles cherchent encore) illustrent l’inutilité et le désespoir d’une quête sans issue, suggérant une cécité à la fois physique et symbolique, liée à l’illusion d’un possible retour. Enfin, el peso de mi enorme cruz (le poids de ma lourde croix) incarne le poids accablant du chagrin, une crucifixion intime empreinte de souffrance et de résignation.
Enregistré en 1944, avec la voix d’Alberto Echagüe, No nos veremos nunca voit le jour dans un contexte d’incertitude politique et de bouleversements sociaux en Argentine. Les émotions qu’il véhicule dépassent la simple séparation amoureuse pour évoquer des thèmes universels de perte et de désillusion, résonnant profondément avec la société de l’époque. La chanson pourrait également faire écho au deuil personnel de ceux affectés par les répercussions de la Seconde Guerre mondiale, renforçant ainsi son impact émotionnel. À cette période, le tango servait souvent de refuge et d’expression collective pour une mélancolie partagée.
S’il ne compte pas parmi les plus grands poètes du tango, l’auteur des paroles, Carlos Waiss, a été une figure influente dans les années 1940-1950. José María Otero dit de lui : « Il y a des choses difficiles à comprendre, comme le mépris dont sont victimes certains poètes ou paroliers de tango qui, bien que considérés comme secondaires, ont laissé derrière eux une série de compositions impeccables. Leurs œuvres ont connu un immense succès dans les milongas, à la radio et dans les oreilles des danseurs et passionnés de tango. C’est notamment le cas de Carlos Waiss, descendant
d’immigrants russes, dont l’héritage mérite le plus grand respect… »
La liste des œuvres de Waiss est longue, et parmi ses compositions, nous dansons régulièrement – le plus souvent sans le savoir – Un tango y nada más (Di Sarli) et la milonga Oro de ley (D’Arienzo).
Ce tango illustre parfaitement le style de D’Arienzo des années 1940, après le renouvellement quasi total de son orchestre. Dès les premières notes, on perçoit une alternance entre passages mélodiques et rythmiques, créant une dynamique qui capte l’attention et incite à la danse. Tout au long du morceau, on distingue le marcato en 4, caractéristique du style de D’Arienzo, ainsi que les interventions du piano de Salamanca qui soulignent chaque phrase musicale, le tout accompagné de contre-mélodies des violons.
À la fin de la première intervention d’Echagüe, entre 2’38 et 3’02, se déploie un passage d’une grande beauté, où trois plans sonores distincts s’entrelacent : les bandonéons marquent puissamment le rythme en insistant sur chaque temps (marcato en 4), le piano de Salamanca porte la mélodie, tandis que les violons la subliment d’une contre-mélodie envoûtante.
Roxana Suarez et Sebastian Achaval ont donné une très belle interprétation de ce tango en 2017 dans le cadre du Lyon Tango Festival. Les enrosques d’Achaval, en 2’02 et 3’05, sont un modèle du genre !
Jean-Marie Duprez